Spatial et territoires de montagne

Une belle ascension… sous conditions

Orographie complexe, déserts médicaux, zones blanches, phénomènes météo intenses générant des risques importants… les territoires de montagne sont confrontés à des problématiques très spécifiques. Pour Geneviève Fioraso, ancienne Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et ancienne députée de l’Isère, les solutions satellitaires constituent une réponse efficace aux principaux enjeux que connaissent ces territoires. D’autant plus que la conjoncture est très favorable : les infrastructures satellitaires s’allègent et se développent, les services basés sur ces technologies se démultiplient et leurs coûts chutent. Mais pour atteindre des sommets, il faudrait que la filière fasse davantage « savoir » et que les collectivités assument leur rôle d’utilisateurs/prescripteurs. Il s’agit, d’après Geneviève Fioraso, d’une véritable révolution culturelle.
Vue de la ville de Grenoble

Couverture numérique… sous couvert de complémentarité

Un des défis majeurs pour les années à venir consistera à fournir un accès à internet fiable et de qualité pour l’ensemble du territoire. « L’accès à Internet est une condition sine qua non au développement économique et à une bonne qualité de services et de vie pour les citoyens. Or il est évident que la fibre ne pourra être déployée partout : les points éloignés, peu peuplés ou difficiles d’accès seront laissés pour compte. » Aujourd’hui, le recours à l’internet par satellite comme solution complémentaire à la fibre se définit comme l’option qui permettrait de tenir les promesses annoncées par l’État d’internet pour tous en 2020. D’autant plus que, avec la réduction de coûts et la démultiplication d’infrastructures, ce service rivalise en qualité avec la fibre, à des coûts très compétitifs. « C’est une vraie opportunité pour les collectivités. Il est important que le gouvernement, mais aussi les acteurs départementaux, prennent conscience de ce fait et encouragent la complémentarité fibre/satellite pour mailler efficacement l’ensemble du territoire. »

Gestion de risques et météo de précision

Un autre enjeu capital pour les territoires de montagne consiste à gérer et anticiper les risques. « Dans ce sens, les services issus du spatial présentent un potentiel unique pour les affaires de sécurisation, sauvetage, anticipation… Mais il y a encore du chemin à parcourir. Pour rendre ces procédés encore plus efficaces, l’accès à des données et services météo particulièrement adaptés aux conditions de montagne est à développer davantage, notamment en direction des utilisateurs finaux, même si de réels progrès ont déjà été réalisés. »

Les collectivités territoriales ont un rôle majeur à jouer

Dans ces domaines, et bien d’autres (services liés au tourisme, agriculture de précision, e-santé, formation en ligne, aménagement…), les solutions spatiales ont une vraie plus-value à apporter. Cependant, ces solutions restent mal connues et sous-utilisées. « Nous avons encore des efforts à fournir, mais aussi beaucoup à y gagner. »

Aujourd’hui, les données générées par les programmes européens Copernicus ou Galileo bénéficient principalement aux GAFAM* alors que tous les investissements amont, qui se chiffrent en dizaines de milliards d’euros, ont été consentis par les États membres européens. C’est regrettable ! Que ce soit pour les emplois non créés ou pour la perte de souveraineté que cela engendre pour l’Europe.

Car les services liés aux données fournies par ces grands programmes doivent avant tout bénéficier à nos territoires, à nos concitoyens. « Les collectivités publiques, institutions, État, territoires, doivent adopter ces solutions dans un souci de souveraineté, de légitimation de la filière, d’exemplarité. Indirectement, c’est une excellente manière de soutenir le tissu d’industriels, PME et start-ups qui transforment ces données brutes en services à valeur ajoutée. Et, bien entendu, une occasion en or d’encourager et pérenniser les emplois associés. »

La filière spatiale doit communiquer

Les collectivités ont un rôle indéniable et précurseur pour la prescription, l’adoption et la promotion des solutions spatiales, mais toutes les réponses n’émaneront pas des acteurs publics : la filière spatiale doit aussi prendre ses responsabilités. A commencer par la communication. « Le spatial a toujours été l’acteur caché ! Par exemple, pour les 3000 spécialistes mondiaux du GIEC** qui suivent l’évolution du réchauffement climatique et font des préconisations pour en réduire le rythme, 54% des données viennent exclusivement du spatial. L’économie de données va susciter environ 15 % de croissance par an dans les années à venir, c’est le « nouvel or noir ». Et le spatial en est l’un des principaux pourvoyeurs ! Mais qui le sait ? La filière doit communiquer davantage sur les usages du spatial, leur diversité, leur formidable potentiel, l’afficher fièrement auprès d’autres secteurs.

Dans ce sens, je crois beaucoup à des initiatives comme InSpace pour accélérer et partager largement cette connaissance : il faut informer et acculturer les collectivités, leur faire connaître la diversité d’applications existantes, les accompagner dans leur adoption… C’est un véritable combat culturel qui doit être mené ! »

Nous entrons dans l’ère de l’Open Space

Pour Geneviève Fioraso, le changement de paradigme est déjà en cours. « Certains parlent de New Space, moi je préfère parler d’Open Space. Car la filière doit communiquer sur ses richesses, mais aussi s’ouvrir à d’autres écosystèmes et métiers : automobile, énergie, agriculture, santé, sécurité, surveillance, prévention des risques naturels, contribution à la réduction du réchauffement climatique… et intégrer d’autres modes de fonctionnement : la culture du numérique, la miniaturisation et l’abaissement des coûts qu’elle suscite, avec des acteurs venus du monde des start-ups, dotés de nouvelles compétences (informatique, data-mining, data-analyse…) mais surtout d’une nouvelle culture, avec l’agilité, la prise de risque et le partenariat public-privé que cette mutation nécessite… Certains secteurs, comme la défense, ont très bien compris ce décloisonnement et cette évolution récente et rapide, insuffisamment anticipée. C’est ainsi que la Marine Nationale a organisé auprès de jeunes un hackathon pour imaginer des solutions de surveillance des côtes. Cela prouve que le changement générationnel et culturel est en cours. Il faut poursuivre dans ce sens. »

Partenariats public-privé autour des usages

Ce changement de mentalité doit s’accompagner d’une volonté d’intégrer les usages dans les processus créatifs. Pour cela, les partenariats public-privé sont indispensables. « Pour développer des services pertinents, le « techno-push », toujours utile, ne suffit pas. L’aval doit partir du besoin des utilisateurs-citoyens, de l’usage. Ce rôle peut être assumé par les acteurs économiques dans leur diversité (grands groupes, ETI, PME-PMI, start-ups), qui sont en contact avec la demande et les attentes du marché. Dans ce contexte, et dans un souci d’excellence, le partenaire public doit rester le garant de l’utilité et la qualité des services issus de ces partenariats et veiller aux aspects régaliens notamment liés à la souveraineté, à la sauvegarde de l’environnement spatial (gestion des débris, des désorbitages…) »

Souveraineté régalienne

L’Europe a une histoire spatiale extraordinaire : nous opérons nos propres satellites, grâce à un lanceur en pleine évolution, qui nous fournissent des données qui nous sont propres et, au demeurant, assurent notre souveraineté par rapport à des questions régaliennes comme la défense, la sécurité ou la protection des frontières, mais aussi l’environnement. « Il est indispensable de conserver cette autonomie, aussi bien politique qu’industrielle. De plus, ces infrastructures sont financées grâce à des fonds publics. Il est évident que les services générés doivent d’abord bénéficier aux citoyens. Les collectivités doivent être le maillon qui assure le lien entre ces services et les territoires. »

Une conjoncture très favorable

Depuis plusieurs années, le secteur spatial vit une révolution structurelle. Les infrastructures satellitaires se démultiplient et s’allègent (miniaturisation avec les nanosatellites et cubesats, développement des constellations…), ce qui entraîne une baisse significative des coûts d’accès aux données et services.

En parallèle, les politiques européennes rendent les données de plus en plus accessibles. L’écosystème industriel, dans sa diversité, s’en saisit pour les transformer en services de pointe, en phase avec les besoins du marché.

« Le spatial ne doit plus être l’acteur caché, mais doit se raconter davantage, d’autant que nous avons une belle histoire européenne, passée, présente et à venir, avec des compétences avérées et reconnues dans notre agence (le CNES), notre opérateur (Arianespace), nos grands industriels (Arianegroupe, Airbus Defence and Space, Thales Alenia Space, Safran, Air Liquide), et un vivier de PME-PMI, ETI et start-ups, d’organismes de recherche réputés (au sein du CNES, de l’Onera, du CNRS, du CEA, des laboratoires universitaires, d’INRIA), d’ingénieurs, techniciens, informaticiens, étudiants motivés dont certains sont regroupés au sein des CESU (Centres d’Etudes Spatiales Universitaires) dont j’ai encouragé le développement comme ministre, aux côtés des 4 « boosters » dédiés au spatial.

Comment vivre sans inconnu devant soi ?

Nous utilisons les technologies et services issus du spatial tous les jours, quasiment à chaque minute de la journée : télécoms, internet, météo, cartographie, positionnement, navigation… Pour que ce développement extraordinaire au service des citoyens poursuive son avancée, les collectivités, premiers utilisateurs concernés pas le spatial, doivent travailler avec la filière spatiale pour susciter et développer les usages. C’est leur responsabilité, il en va de l’avenir de la filière, de notre souveraineté, de notre position de leaders, de la pérennité de milliers d’emplois, du génie de nos industriels… et de l’accomplissement d’un extraordinaire rêve collectif ! Car, pour reprendre les mots du poète René Char, « comment vivre sans inconnu devant soi ? ». C’est la meilleure définition de la magie du spatial que la France, au sein de l’Europe, est la mieux à même d’incarner, dans un contexte de plus en plus compétitif qui ne doit pas nous décourager mais au contraire nous porter vers l’avenir. »

Propos recueillis auprès de Geneviève FIORASO, ancienne Ministre Enseignement supérieur et Recherche, ancienne députée Isère

Pour aller plus loin…

Geneviève Fioraso est à l’origine du Rapport sur la filière spatiale française. Le Rapport a été demandé par le Premier ministre Manuel Valls en janvier 2016 en lien avec les ministères concernés, l’éducation nationale, enseignement supérieur et recherche, la défense et l’économie. Il porte sur « les enjeux et la prospective de la stratégie de la France dans le secteur spatial au sein de l’Europe et dans un contexte mondial ».

Vous pouvez également télécharger une présentation synthétique du Rapport Espace, avec quelques actualisations de Mme Fioraso.

* GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft
** GIEC : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat